Pour la science : raison et démocratie face aux pouvoirs économiques et politiques

Par Frédéric Lebaron, chercheur en sciences sociales. Edito paru sur Cairn.info/revue-savoir-agir. 

 

Devant la perspective des conséquences catastrophiques du réchauffement climatique global, des scientifiques se sont regroupés pour lancer un appel solennel aux responsables politiques et économiques. L’appel dit des « 15000 » scientifiques, issus de 184 pays, enjoint « aux responsables politiques et aux décideurs de tout mettre en œuvre pour freiner la destruction de l’environnement. Si celle-ci se poursuit au rythme actuel, les auteurs mettent en garde contre un déclin irrémédiable des bienfaits de la nature pour l’homme, une dégradation des conditions de vie à la surface de la Terre et, en définitive, une misère galopante »[1].

Si cet appel n’a que peu de chance d’être entendu à court-terme, il marque sans doute l’affirmation de nouvelles formes de mobilisations collectives venues directement du champ scientifique, et autour desquelles des recompositions proprement politiques finiront peut-être par voir le jour.

On peut en effet désormais évaluer les décisions politiques à l’aune de leurs conséquences pour ce phénomène massif dont l’origine humaine fait désormais l’objet d’un consensus extrêmement large.

Le principal ennemi de la recherche scientifique aujourd’hui est sans doute situé non pas du côté d’idéologies religieuses pourtant plus mobilisées et menaçantes que jamais, dans la plupart des pays du monde, mais plutôt des pouvoirs économiques et de leurs représentants dans l’espace public qui, comme Donald Trump, sont engagés dans une  politique mêlant méconnaissance des enjeux, rhétorique de la régénérescence nationale et illusions néo-productivistes.

 

Les mêmes acteurs dirigeants, économiques et politiques, ont également compris que les sciences sociales représentaient une menace potentielle pour les intérêts établis et c’est ce secteur qui est aujourd’hui concerné par les enjeux les plus saillants en France.[2]

Le premier exemple, loin d’être seulement anecdotique, est celui des « sciences économiques et sociales ». Depuis plusieurs décennies, certains représentants des grandes compagnies financières mettent ainsi en cause l’existence de cet enseignement, pourtant encore marginal au sein de l’institution scolaire française, qui regroupe l’économie, la sociologie et la science politique de façon dynamique et féconde. Sous l’égide de la mal nommée « académie des sciences morales et politiques », devenue en fait sur bien des sujets un vulgaire appendice de lobbies patronaux et patriarcaux[3], un ancien PDG de BNP-Paribas et ancien « professeur » à Sciences-Po Paris (où il prêchait déjà, fort dogmatiquement, les bienfaits des politiques d’austérité budgétaire)[4] ne cesse par exemple depuis des années de dénoncer cette originalité pluridisciplinaire : de dangereux idéologues marxistes instilleraient dans les cerveaux des malheureux enfants le poison du doute devant les vertus innovatrices et pacificatrices de l’Entreprise, conçue comme le lieu de création de toute Valeur[5]. Après la plupart des économistes anglo-saxons sollicités par l’Académie, beaucoup moins critiques que ne l’espérait ledit ex-PDG au sujet des « SES », le récent rapport du Conseil supérieur des programmes associé au Conseil national Education-Economie a finalement confirmé que cet enseignement est une particularité et une richesse au sein du système scolaire français, qui participe à l’éveil des jeunes lycéens à la citoyenneté[6]. Ceux-ci souffrent bien plus de l’insuffisante présence des sciences humaines et sociales que de leur hégémonie culturelle. Mais ce n’est là sans doute qu’une trêve provisoire dans un combat qui devrait reprendre à la faveur de la réforme prochaine du baccalauréat.

Dans une même veine mais cette fois drapés dans une scientificité indexée sur les indicateurs scientométriques, on a vu l’an passé deux économistes, promus au rang de prophètes par certains médias, proposer en toute sérénité l’éradication de l’espace public de leurs confrères ne pratiquant pas les mêmes démarches méthodologiques (abusivement regroupées sous le label de « méthode expérimentale »), et doutant plus qu’eux des vertus de modèles et réformes d’inspiration libérale aux prouesses pourtant ô combien discutables[7]. Ce combat malsain, mais symptomatique, a surtout eu pour résultat de révéler à beaucoup d’observateurs, jusque-là peu informés, le décalage abyssal entre les prétentions scientifiques de chercheurs arrogants, fondées avant sur un solide ancrage institutionnel et de très forts relais médiatiques, et la surprenante fragilité de leur épistémologie, sans parler du crédit scientifique discutable et discuté[8] de leurs travaux, aussi célébrés soient-ils par les pouvoirs en place. Ceux-ci, il est vrai, sont toujours désireux de parer leurs décisions de coupes budgétaires et de réformes de l’Etat-providence des atours de la Science Economique[9].

Comme si toutes les disciplines des sciences sociales devaient les unes après les autres subir désormais par vagues de violentes attaques ou campagnes avant tout nourries par les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques, l’histoire est aujourd’hui intensément remise en cause comme discipline autonome, au profit d’une instrumentalisation dans des « guerres idéologiques » diverses qui visent à (re)construire une identité nationale imaginaire. Les recherches sur l’histoire globale de la France, qui s’inscrivent dans un mouvement mondial de travaux scientifiques moins directement affectés par des habitudes et pulsions politico-idéologiques géographiquement situées, ont ainsi été contestées par divers acteurs politiques et médiatiques attachés à promouvoir et à défendre une « certaine idée de la France »[10].

 

Il aurait été un peu frustrant que la sociologie ne soit pas soumise à ce régime très particulier, et nouveau dans sa forme, de critique politico-médiatique « néo-conservatrice » qui accompagne une période de dérèglements idéologiques croissants. Il faut dire que les attaques diverses contre les « excuses sociologiques » avaient préparé le terrain, mais l’entrée dans une phase intense de contestation pour l’essentiel externe de la discipline est aujourd’hui présentée comme un « débat », alors qu’il s’agit en fait avant tout d’une tentative brutale de dénigrement politico-médiatique, au demeurant rondement menée. A la faveur d’un essai médiocre tentant laborieusement de réhabiliter la théorie de l’action rationnelle dans un monde qui l’est de moins en moins, et de prôner sans conviction la rééducation des sociologues par des neurosciences plus fantasmées que réellement connues[11], le récent dossier du magazine intellectuel Le Débat consacré à la sociologie[12] illustre à quel point la libre recherche en sciences sociales (épinglée comme « critique » et « militante ») suscite désormais une réaction vigoureuse émanant d’une mouvance néo-conservatrice au demeurant sans grande consistance intellectuelle. Cette fois, les humeurs et pulsions sans enquête sur la discipline (qui annihilent ainsi d’elles-mêmes la portée de cette nouvelle « critique de la critique ») et les injures nées de l’aigreur d’un quarteron de sociologues désormais à la marge du mouvement de la recherche, sont promues par quelques supports médiatiques qui font mine d’y voir le retour des débats de fond au sein de la discipline.

Plus que jamais, la science, dans ce qu’elle a de profondément déstabilisant pour les autorités établies, qu’elle qu’en soit la nature, est mise en cause : des chercheurs sont pointés du doigt, accusés de s’être dévoyés au service de forces obscures (qui peuvent, selon les cas, être les mouvements sociaux, en particulier féministes et LGBTQ, les intérêts « non-nationaux », l’Islam politique, les  éternels « tenants de la lutte des classes », etc.). Dans cette mise en cause, les nouveaux néo-conservateurs s’appuient sur des secteurs et pratiques scientifiques (médiatiquement) « indiscutables » pour en dénigrer d’autres, plus fragiles. Mais, plutôt que de soumettre leurs prises de position aux normes d’un débat scientifique réglé et pluraliste, en harmonie avec les valeurs démocratiques de la science, ils préfèrent nourrir une humeur hostile aux sciences sociales désormais diffuse dans notre société en pleine crise de représentations.

 

Plus que jamais, la science libre et autonome révèle sa nature profondément subversive pour les forces dominantes. C’est particulièrement évident dans l’Amérique trumpienne, où les coupes budgétaires détruisent des programmes scientifiques décisifs pour lutter contre les changements climatiques globaux et doivent susciter la solidarité internationale des chercheurs. Mais c’est tout aussi vrai dans le contexte français, où un vieux fond conservateur -parfois légèrement « remasterisé » à coup de neurosciences et d’expérimentations- voit dans les sciences humaines et sociales le sujet de toutes les dérives réelles ou fantasmées d’une société en tensions. Dans un contexte d’austérité budgétaire accentuée dans de nombreux pays, le combat pour la science pourrait ainsi devenir sous peu le cœur de la lutte d’une politique globale.

 

[1] En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/11/14/environnement-le-cri-d-alarme_5214606_3232.html#Ic0SXRXPfD80HrZV.99

[2] Nul doute que ce sera le cas des disciplines pour l’instant tenues à l’écart, la linguistique, la psychologie et les neurosciences, dès lors que leurs résultats mettront plus directement en cause les doxa dominantes qu’elles ne le font aujourd’hui.

[3] http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/academie-des-sciences-morales-et-politiques-il-faut-elire-une-femme-non-liee-au-patronat_5098286_3232.html

[4] http://www.asmp.fr/fiches_academiciens/pebereau_carriere.htm

[5] On consultera les prises de position de l’ASMP sur ce sujet : http://www.asmp.fr/travaux/AVISsurlesSESasmp20032017.pdf

[6] Cf. http://cache.media.education.gouv.fr/file/12_-_decembre/38/8/Avis-CSP-commission-SES_863388.pdf Le rapport a été largement diffusé, mais très peu commenté dans les médias.

[7] P.Cahuc, A.Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarasser ?, Paris, Flammarion, 2016.

[8] Voir ici, par exemple, la contribution critique d’Olivier Godechot : http://www.laviedesidees.fr/L-economie-d-un-debat-scientifique.html

[9] Toujours prompt à s’estimer insuffisamment écouté, Pierre Cahuc a été nommé membre du groupe d’experts sur le salaire minimum animé par Gilbert Cette qui propose, entre autres, d’en réviser les règles d’indexation dans un sens défavorable aux détenteurs du SMIC.

[10] https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170201.OBS4717/histoire-mondiale-de-la-france-le-livre-qui-exaspere-finkielkraut-zemmour-et-cie.html

[11] G.Bronner, E.Géhin, Le danger sociologique, Paris, PUF, 2017. L’écho médiatique de l’ouvrage semble à peu près inversement proportionnel à sa contribution au débat disciplinaire.

[12] Il s’agit du numéro n° 197, 2017/5.

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