Macronisme et trumpisme, deux idéologies parentes ?

Par Frédéric Lebaron, chercheur en sciences sociales. 

Au-delà de leurs styles de gouvernement et de leurs rapports aux médias, qui, sans s’opposer, se distinguent néanmoins par divers éléments de forme, Donald Trump et Emmanuel Macron sont parfois considérés comme des personnalités aux orientations politiques contradictoires : là où le premier mobilise la thématique du « retour de l’Amérique » (avec son slogan de campagne « Make America Great Again »), le second incarnerait une préoccupation universaliste directement située dans la continuité des plus grandes heures de l’auto-proclamée « patrie des droits de l’Homme » (avec sa réponse ironique « Make Our Planet Great Again »).

 

Si certains journalistes n’ont pas encore osé attribuer au second le titre de « leader du monde libre », devenu vacant du fait de la défaillance américaine et de l’auto-exclusion britannique, c’est sans doute parce que ce rôle idéologique fantasmatique né de la guerre froide, qui était promis à Angela Merkel, apparait encore disputé parmi ce qui subsiste dans les pays du centre de leaders un peu charismatiques : Angela Merkel tout de même, affaiblie mais incarnant le poids économique de l’Allemagne, Emmanuel Macron, un peu trop nouveau, ou encore Justin Trudeau, sans doute pas assez visible et central sur la scène internationale.

Bien sûr, il n’en reste pas moins que la jeunesse et les conditions atypiques de l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République ont contribué à donner de la France une « image internationale » décalée et rénovée, au moment où l’Amérique ne pouvait plus faire beaucoup rêver ailleurs qu’au sein de la base électorale du nouveau président aux tweets dévastateurs.

 

Sur le fond pourtant, les deux débuts de mandat font apparaitre de fortes convergences idéologiques, que la proximité diplomatique renouvelée des deux pays, en dehors du dossier iranien et dans une moindre mesure israélien, ne fait qu’illustrer chaque jour. Sur aucun des autres enjeux internationaux importants du moment (Syrie, Corée, Russie, Vénézuéla, Brésil…), la France ne se distingue substantiellement de la position américaine, si l’on met de côté la traditionnelle rivalité post-coloniale qui les met aux prises dans certaines régions du monde, comme l’Afrique sub-saharienne.

Loin d’impulser une politique publique volontariste prenant le changement climatique au sérieux, le président français, aidé par un marketing politique qui a tout du « green-washing » et lui aura permis de se démarquer à peu de frais de son congénère américain, s’inscrit au contraire pleinement dans la filiation d’inaction de ses prédécesseurs. Face aux menaces grandissantes et pressantes sur le climat global, celui qui s’est rendu célèbre pour ses « cars » à bas prix polluants en substitut au rail, aura consacré une de ses réformes symboliques à accélérer la disparition de lignes de chemin-de-fer et à combattre les cheminots, qui incarnent en France le développement ferroviaire au service de l’intérêt général. Prolongeant et légitimant les dérives de l’agriculture productiviste,  son gouvernement aura aussi parallèlement fait des zadistes et autres jeunes altermondialistes engagés dans la cause écologique des déviants dangereux qui doivent être sévèrement réprimés. Jamais un gouvernement n’aura ainsi combattu avec autant de dureté les militants environnementalistes radicaux, qui ont pourtant de plus en plus de bonnes raisons de l’être.

Sur le plan des droits de l’homme, le mandat d’Emmanuel Macron est d’abord marqué par une grave régression en matière d’immigration et d’asile, qui fait directement écho aux discours enflammés et haineux du président américain face à la menace migratoire. Usant de registres de stigmatisation à peine atténués, principalement face aux citoyens issus de l’immigration arabo-musulmane, le nouveau président se révèle tout aussi incapable que son confrère étatsunien de traiter sereinement de la question de la présence musulmane dans les sociétés issues de l’aire culturelle européenne. Celle-ci est pourtant un enjeu central pour la cohésion de nos sociétés et pâtit aujourd’hui de toutes les manipulations idéologiques qui favorisent la diffusion des idées d’extrême-droite en Europe. Cette orientation consiste finalement à incarner de façon concrète les souhaits de sa rivale présidentielle, alors qu’il s’est fait élire contre elle : c’est un lepénisme à visage humain. Elle s’accompagne d’un retour à des pratiques de répression des mouvements sociaux et de la jeunesse, qui n’avaient plus eu cours depuis les années postérieures à Mai 68. Même si les tendances répressives et autoritaires du nouveau président ne vont pas, comme aux Etats-Unis, jusqu’à cautionner de façon brutale et directe certaines dérives racistes de la police, moins nombreuses en France même si elles ne sont pas absentes, le prétexte des violences manifestantes et des blocages d’institutions nourrit au jour le jour un durcissement très inquiétant du discours et des pratiques.

Les réformes scolaires engagées par le président de la République vont rapprocher la France du modèle d’enseignement américain sur au moins un point : l’extension accélérée de la marchandisation de l’enseignement secondaire et supérieur, avec ses préparations et écoles privées, cours particuliers et entreprises de coaching, dans un contexte où la faiblesse de la mobilité sociale ascendante et les perspectives de déclassement[1] nourrissent un marché de l’anxiété de plus en plus vaste[2]. Cela est d’autant plus vrai que les logiques ségrégatives -voire discriminatoires- du système d’enseignement français seront entretenues et renforcées par le renouveau de l’idéologie méritocratique illustré par la promotion de la « sélection » à l’entrée de l’enseignement supérieur.

S’ajoute bien sûr à cela le fait que les deux présidents sont extrêmement favorables au business, aux détenteurs de hauts revenus et patrimoines, à la finance sous ses traits dominants, et velléitaires face aux grandes compagnies transnationales. Cette convergence est tellement évidente qu’elle tend à passer inaperçue : en matière fiscale, Macron et Trump pratiquent tous deux une démagogie globale, qui se concrétise de façon particulièrement biaisée en faveur des plus riches, des firmes de grande taille ou de start-up plus « prometteuses » de bonheur les unes que les autres. Les deux présidents comptent en effet sur l’innovation technologique et le consumérisme high-tech pour renforcer la compétitivité de leur pays sur le marché mondial, avec par exemple la course effrénée, il est vraie universelle pour ceux qui s’engagent dans la course à la domination globale, au contrôle des données massives et à l’intelligence artificielle.

Si Macron est sans doute plus « purement » néo-libéral que Trump, c’est avant tout parce qu’il n’a pas, à la différence du président américain, engagé de remise en cause du libre-échangisme global, même si  celle qu’opère Trump est ambivalente, car elle conduit surtout à accélérer la guerre commerciale et substitue de nouvelles formes de bilatéralisme, plus agonistiques, au multilatéralisme inefficient. Il est vrai que le président français s’est inscrit dans les contraintes particulières de la construction européenne et de son idéologie, qui dicte une très grande partie de sa politique : limitation des dépenses publiques, notamment sociales, dérèglementation des monopoles publics encore en place, réformes structurelles du marché du travail et démantèlement des protections conquises par les mouvements sociaux et les réformes progressistes du passé. Sur tous ces points, on n’observe guère de divergence de vue frontale avec le président américain.

Dans les deux cas, on retrouve une même logique : un discours fait de promesses d’amélioration notable et rapide du bien-être économique, fondées sur l’idée que la croissance actuelle, tirée par le progrès technologique, va bouleverser les normes de consommation futures, et créer de nouveaux emplois qualifiés par millions. Dans les deux cas, la « reprise économique » postérieure à la crise de 2009 reste pourtant bien « molle »[3]. Elle est nourrie d’endettement privé et de financiarisation, accroit les dividendes mais pas les salaires, comme si le moteur du progrès était désormais enrayé de part et d’autre de l’Atlantique. Inhibé par un mécanisme auto-entretenu d’augmentation des inégalités, en particulier en haut de la distribution des revenus et des patrimoines[4], ce moteur risque en plus de connaître des jours difficiles si les turbulences financières globales, jamais complètement, disparues, reprenaient bientôt avec vigueur[5].

[1] C.Peugny, Le destin au berceau, Paris, Seuil, 2013.

[2] Cf. A.Allouch-Baker, « Les étudiants livrés au marché de l’anxiété », Le Monde diplomatique, avril 2018.

[3] En 1996, Jean-Paul Fitoussi diagnostiquait les fondements d’un affaiblissement tendanciel de la croissance économique, qui s’est confirmé durant les vingt années suivantes. Cf. J.-P.Fitoussi, « Anatomie de la croissance molle », Revue de l’OFCE, Année 1996, 59, pp. 213-244.

[4] On se rapportera au rapport de l’ONG Oxfam sur les inégalités globales : https://www.oxfamfrance.org/rapports/partager-richesse-avec-celles-et-ceux-qui-creent

[5] S.Keen, D.Lang, « Les morts-vivants de la dette et le méga-krach à venir », Libération, 26 Mai 2018.

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