Le mythe de la compétitivité et le déclin de l’Occident

Par Frédéric Lebaron, chercheur en sciences sociales. Edito paru sur Cairn.info/revue-savoir-agir. 

 

Une grande partie des discours économiques et politiques actuellement dominants, surtout en Europe et en Amérique du Nord, repose sur un récit[1], qui peut selon les cas être implicite ou explicite : les réformes structurelles de l’économie (flexibilisation du marché du travail, réduction de la pression fiscale sur les entreprises et les plus fortunés, intensification de la concurrence dans les secteurs autrefois administrés) vont permettre à des économies stagnantes, voire déclinantes, de retrouver leur dynamisme conquérant. Emplois et revenus devraient ainsi finir par croître au rythme du rétablissement d’une situation plus favorable des compétiteurs nationaux sur le marché mondial[2].

Ce mythe apparaît, à l’échelle macroéconomique, comme la généralisation du mythe entrepreneurial ou managérial selon lequel la réduction des coûts et l’amélioration de l’efficacité productive dans chaque entreprise doivent permettre à celle-ci de croître à moyen terme, c’est-à-dire de voir augmenter ses « parts de marché » (ce qui, par définition, ne peut se faire qu’aux détriments d’autres entreprises). Le mythe de la compétitivité transpose donc, à l’échelle nationale, un raisonnement microéconomique en termes de part du marché mondial. On peut en voir l’illustration dans la mobilisation actuelle, à l’échelle de la start up nation, du vocabulaire managérial.

Si les « réformes structurelles » font souffrir certains acteurs[3], c’est, selon ce mythe, que réformer ou transformer ne peut se faire sans coût, mais que celui-ci est le prix à payer pour une amélioration ultérieure, plus globale, mieux répartie, bref : un optimum selon le vocabulaire de la théorie économique du bien-être. Le mythe néo-libéral annonce ainsi un futur meilleur, reconquis après les souffrances du moment, localisées, passagères et nécessaires. Divers procédés discursifs accompagnent l’ubiquité de ce mythe : naturalisation (l’opération chirurgicale peut être douloureuse, mais elle permet la guérison du malade), psychologisation enfantine (l’effort et le travail permettront la satisfaction ultérieure des besoins, à un niveau qualitatif supérieur), stigmatisation sémantique multiforme des « blocages » et de la « résistance au changement » de tous ceux qui s’y opposeraient, et imposition routinière de divers dualismes corrélatifs (insider / outsider, gagnants / perdants, assistés / innovateurs, confiance / défiance, etc.)…

 

La déclinaison de ce mythe économico-managérial est d’une telle généralité dans nos sociétés contemporaines qu’il a sans aucun doute un caractère structurant pour le quotidien le plus banal de toute organisation et de nombre d’individus. Il s’agit de se transformer, fût-ce dans la douleur, avec la promesse d’une réussite ultérieure, et du bonheur corrélatif.

Sur le marché du travail, il en irait ainsi du maintien d’emplois de qualité et bien rémunérés : c’est en flexibilisant le marché du travail que les entreprises pourront à nouveau –ou encore selon les cas- créer plus tard des postes qualifiés en quantité. Le système éducatif réformé fournira une main d’œuvre à nouveau employable et potentiellement compétitive, donc productive et, partant, peut-être un jour mieux rémunérée. Le monde de la recherche renouera avec la création et l’innovation ou maintiendra sa position, aujourd’hui de plus en plus menacée. L’agriculture, l’industrie, minées par un déclin structurel, renoueront, après les réformes qui les auront profondément restructurées, avec le dynamisme et la croissance.

Si ces différentes évolutions favorables ne se manifestent pas ou très lentement, comme c’est le cas aujourd’hui[4], cela signifiera simplement que les réformes auront été insuffisantes ou trop timorées et qu’il conviendra d’aller plus loin et de faire preuve de toujours plus d’audace, d’oser toujours plus la disruption.

Tel est le mécanisme fondamental situé au cœur de la dynamique néo-libérale, qu’il faut comprendre comme un processus socio-historique très spécifique : fondé sur des rapports de force tant matériels que symboliques au sein de différents espaces sociaux, il se nourrit en permanence de l’omniprésence de discours économico-politiques fonctionnant comme autant de mots d’ordre, ce que l’on peut appeler une idéologie – à condition de ne voir dans cette notion que la notation simplifiée d’une formation discursive cohérente et autoentretenue, liée à une myriade de pratiques économiques et sociales concrètes, opérant à de multiples niveaux[5].

Les évolutions, il faut le dire, ont globalement peu de chances d’être favorables si on les évalue en mesurant le poids relatif des « vieux pays industrialisés » sur la scène mondiale. Alors que ceux-ci ont connu une expansion relative démesurée depuis le XVIIIème et surtout le XIXème siècle, notamment au détriment de l’Asie[6], la dynamique structurelle la plus lourde de notre temps est justement une tendance au rééquilibrage global de la puissance, politique, économique, culturelle au profit des autres régions du monde, en premier lieu l’Asie.

 

Le mythe de la compétitivité a ainsi pour première propriété de masquer ou de dénier ce qui est une évolution historique aussi logique que nécessaire : la perte relative de « compétitivité » de l’Occident dans différents secteurs n’est en somme que l’expression de cette dynamique, et les projections démographiques et économiques à l’horizon 2050 ne font que la rendre plus évidente[7]. Elle a beaucoup moins à voir avec ce qui assurait la cohésion relative des sociétés industrielles développées – à savoir : l’Etat social, les politiques redistributives, des relations professionnelles institutionnalisées et plus équilibrées, la naissance et le développement d’institutions démocratiques, l’existence de champs de production culturelle autonomes, et tous ces legs des luttes sociales et de politiques réformatrices progressistes mises en cause par les politiques publiques voulues par la classe dirigeante – qu’avec le « réveil »  du reste du monde, entrainé aujourd’hui par l’Asie, et qui ne fait sans doute que commencer. 

Chaque année, la presse dominante constate les faibles progrès (au mieux), parfois le déclin[8], des universités françaises dans la compétition mondiale. Ils ne sont, à vrai dire, pas tellement plus impressionnants que la stagnation des firmes multinationales françaises dans les classements mondiaux[9]. Si le maintien apparent de la domination américaine, qui fut quasi-totale après la deuxième guerre mondiale, continue de masquer le déclin structurel de l’Occident, celui-ci n’est au fond qu’une tendance lourde et « normale » (au sens où Emile Durkheim pouvait définir la normalité[10]).

A quel moment, alors, verra-t-on que les promesses du néolibéralisme n’auront été que le prétexte au démantèlement des conquêtes économiques et sociales qui ont permis aux sociétés d’Europe du Nord et de l’Ouest, en particulier, d’atteindre les plus haut niveau de bien-être et de cohésion sociale observés tout au long de l’histoire humaine[11], pour le seul bénéfice d’une poignée de dominants[12] ? Il faudra sans doute attendre que le rééquilibrage du monde apparaisse largement inéluctable et souhaitable, et comprendre que la mise en compétition des sociétés empêche aujourd’hui de traiter de façon coopérative et solidaire les problèmes universels posés à l’Humanité. Il s’agira alors à la fois de répondre aux défis du changement climatique global et de faire converger les normes sociales de l’ensemble des pays vers celles des pays au plus haut niveau de développement humain, et, en un sens, d’oublier la compétitivité.

 

 

[1] Pour un bilan sur la notion de mythe et les approches scientifiques des mythes, on consultera J.-L Le Quellec, B.Sergent, Dictionnaire critique de mythologie, Paris, CNRS, 2017.

[2] Donner un exemple supposerait de choisir dans les milliers d’occurrence de ce qui est devenu un raisonnement figé (comme on parle en analyse du discours de formule figée).

[3] Voir D.Stuckler, S.Basu, Quand l’austérité tue : épidémies, dépressions, suicides, l’économie inhumaine, Paris, Autrement, 2014.

[4] On notera en particulier la stagnation, voire ponctuellement la baisse, d’un indicateur synthétique de santé comme l’espérance de vie à la naissance, qui semble pointer les limites du progrès social : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2554599?sommaire=1912926

[5] On mobilise ici une conception discursive de l’idéologie, souvent associée au linguiste Michel Pêcheux, dans la lignée d’Althusser et Foucault. Voir par exemple, P.Bourdieu, L.Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 2, 2/3, 1976, p. 3-73 ; T.Guilbert, L’ « évidence » du discours néolibéral. Analyse dans la presse écrite, Bellecombe-en-Bauges, Croquant, 2011.

[6] Voir par exemple L.Vandermeersch, Le nouveau monde sinisé, Paris, You Feng, 2004.

[7] http://www.agefi.fr/sites/agefi.fr/files/fichiers/2017/02/pwc-world-in-2050-feb-2017.pdf

[8] http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/03/08/classement-mondial-2017-des-universites-par-discipline-ou-la-france-se-distingue-t-elle_5090868_4401467.html

[9] http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/dessous-chiffres/2016/07/05/29006-20160705ARTFIG00236-le-classement-2016-des-100-plus-grandes-entreprises-de-la-planete.php

[10] E.Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1936 [1895], chapitre 3.

[11] On consultera notamment les données du Programme des nations unies pour le développement : http://hdr.undp.org/en/content/human-development-index-hdi

[12] https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2016-01-18/62-personnes-possedent-autant-que-la-moitie-de-la-population

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