Le changement dans la continuité

Par Frédéric Lebaron, chercheur en sciences sociales. Edito paru sur Cairn.info/revue-savoir-agir. 

La période électorale qui s’achève avec l’élection d’une assemblée nationale majoritairement acquise au nouveau président de la République Emmanuel Macron restera sans aucun doute dans l’histoire politique française comme un moment singulier.

Après l’effondrement de la candidature de François Fillon, à qui son triomphe lors de la « primaire de la droite et du centre » semblait ouvrir la perspective d’une très large victoire, la candidature d’Emmanuel Macron, née de la déliquescence du quinquennat de François Hollande, est parvenue à attirer un soutien tout juste suffisant pour le qualifier pour le deuxième tour de l’élection présidentielle. Ce tour de force lui a cependant permis d’apparaître comme le dernier rempart face à la progression du Front National et d’agréger des voix avant tout inquiètes de l’éventualité, désormais envisageable, d’une catastrophe électorale.

Dans un contexte de montée importante de l’abstention et de perte de confiance dans les représentants politiques, une campagne adossée aux principaux pouvoirs médiatiques, conçue sur le modèle de la promotion d’un nouveau produit, marquée par un rajeunissement et un renouvellement des personnes, a ainsi conduit à l’élimination des deux principales forces politiques qui alternaient au pouvoir depuis l’après-guerre.

Certains faits justifient que commentateurs et chroniqueurs politiques insistent sur le changement : l’arrivée d’un homme jeune n’ayant jamais occupé jusque-là de fonctions électives, et le succès de candidats issus du monde de l’entreprise, inconnus le plus souvent dans leurs circonscriptions législatives. Lla période est pourtant tout aussi frappante parce ce qu’elle révèle de la grande stabilité idéologique et sociale de l’ordre politique français depuis le milieu des années 1980.

Loin de se caractériser par une ouverture sociale marquée, la nouvelle assemblée est issue du remplacement de personnes issues de la fonction publique et de professionnels de la politique[1] par une nouvelle catégorie d’acteurs plus directement issus du monde de l’entreprise, fortement imprégnés de culture économique et managériale[2]. Les mêmes tendances s’observent au sein du gouvernement Philippe et des cabinets ministériels[3] : les uns et les autres sont plus fortement « ouverts » à une « société civile » qui désigne avant tout un groupe étroit de cadres administratifs et commerciaux d’entreprise, de chefs d’entreprise ou de « professionnels » ayant exercé diverses fonctions dirigeantes, souvent en relation directe avec le secteur privé ou au sein de celui-ci.

C’est donc plutôt à un rééquilibrage du poids des différentes fractions de l’élite du pouvoir[4] au sein du champ politique que l’on a assisté, conduisant à la crise accélérée des organisations partisanes, lesquelles ont vu certaines de leurs franges être entraînées dans cette nouvelle dynamique. Ce rééquilibrage s’accompagne de la diffusion d’un discours qui abandonne à peu près totalement les marqueurs politiques habituels (en premier lieu la référence à une droite et une gauche en opposition) au profit d’une combinaison de vocabulaire managérial, de psychologie positive et, de façon de plus en plus nette au fil du temps, de célébration charismatique du nouveau chef de la Nation.

Parallèlement, la continuité est manifeste. Aucune des orientations d’Emmanuel Macron ne modifie les grands principes des politiques économiques et sociales menées depuis le « tournant de la rigueur » du gouvernement Mauroy en 1982-83. Elle les accentue plutôt, en leur donnant une tournure plus dramatique de « réformes de la dernière chance »[5].

Pro-européen, le candidat Macron avait promis, comme il est d’usage, une remise à plat des institutions de la zone euro, unanimement jugées incomplètes et inefficientes. Celle-ci a déjà tourné court face à l’inflexibilité des principaux partenaires de la France, Allemagne en tête. Le triomphe annoncé d’Angela Merkel en septembre ne bouleversera sans doute pas la donne. Au contraire, le gouvernement français est désormais engagé, comme ses prédécesseurs, dans un énième plan d’austérité qui va continuer à provoquer la dégradation des services publics et à nourrir l’absence de perspectives de progrès et de justice sociale dans la jeunesse et les classes populaires.

Adepte du libre-échange, le nouveau pouvoir continue de voir dans l’innovation et la compétitivité des entreprises les mots-clés du rétablissement de la position de la France dans le concert des nations. Cela passe par une politique visant à attirer les riches investisseurs et les multinationales, qui ne diffère guère de celle de Theresa May en Grande-Bretagne. Loin de renforcer la cohésion intra-européenne, cette politique devrait plutôt renforcer les logiques de concurrence non-coopérative et d’éclatement au sein de l’Europe, faisant du moins-disant fiscal et social le régime général de relations entre pays toujours présentées comme spontanément harmonieuses.

Ami indéfectible des Etats-Unis et de leurs alliés (Arabie Saoudite, Israël, Turquie…), le nouveau pouvoir macroniste oscille sur le plan international entre « realpolitik » et vagues déclarations de principe, sans modifier en rien le système d’alliances qui caractérise depuis longtemps le pays. Au contraire, ses déclarations laissent présager la poursuite d’une politique néocoloniale en Afrique et dans le reste du monde, politique qui a jusqu’ici nourri le terrorisme et les idéologies réactionnaires, et l’on peut déjà annoncer, sans grand risque d’être contredit, qu’il continuera d’être le fidèle appui d’un ordre impérial chancelant, en dépit de la perte de crédibilité du grand frère américain.

Son engagement écologique « cosmétique », qui lui a permis d’apparaître comme bien plus avancé qu’un Donald Trump, est contredit par une politique au jour le jour qui s’annonce systématiquement favorable aux lobbies industriels et pollueurs.

Emmanuel Macron est, il est vrai, porteur d’une nouvelle promesse néolibérale : avec la réforme du code du travail et des innovations fiscales pourtant déjà hésitantes, il s’agit de créer ce « choc de confiance » qui ne s’est jamais réalisé jusqu’ici, malgré toutes les tentatives pour le faire advenir – on pense bien sûr au Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) dont les effets presque nuls sur l’emploi ont contribué au discrédit de François Hollande. Les chefs d’entreprise et les investisseurs internationaux, enfin convaincus d’être soutenus par un gouvernement « corporate-friendly », seraient sur le point de déchaîner leurs désirs d’innovation et d’efficacité au service du bien-être des consommateurs français. Là encore, la continuité prévaut : une réforme est annoncée comme l’ultime moyen de sauver le pays, mais elle va surtout contribuer à dégrader fortement la cohésion sociale et à approfondir les inégalités au sein du monde du travail, sans effet notable sur la dynamique macroéconomique et sur l’emploi, en dehors vraisemblablement d’une dégradation accrue de sa qualité[6].

De nombreux signes laissent cependant penser que la conjoncture apparemment très favorable aux réformes patronales qui s’est ouverte en mai-juin 2017 pourrait vite devenir assez rapidement beaucoup moins porteuse et plus ambiguë.

D’une part, le monde de la finance a renoué avec son instabilité et son « exubérance irrationnelle », les leçons de la crise de 2007-2008 semblant largement oubliées ou déniées. La prochaine remontée des taux d’intérêt des banques centrales devrait, comme cela s’est produit après la « bulle Internet » ou celle des « subprime », révéler le caractère factice de l’euphorie actuelle – déjà toute relative- et plonger à nouveau le monde dans l’incertitude et l’imprévisible. Désormais, le risque de système pourrait atteindre les Etats et remettre en cause les fragiles soubassements d’un ordre monétaire et financier devenu incontrôlable.

D’autre part, les réformes néolibérales, rarement populaires depuis les années 1970 une fois qu’elles sont mises en œuvre[7], ont, ces dernières années, du mal à bénéficier d’un fort soutien initial[8]. La défiance envers les politiques et les médias s’est jusqu’ici surtout traduite, en France comme dans la plupart des pays, par l’abstention et le vote d’extrême-droite. Dans quelques-uns, cependant, on a récemment vu émerger des forces de « gauche critique » nouvelles, débarrassées des fantômes du passé, liées à des mouvements sociaux de façon moins structurée mais aussi moins hiérarchisée, plus dynamique et pluraliste, qu’auparavant, profitant des nouveaux moyens de communication et de diffusion des idées[9].

Depuis les années 2000, les formes de résistance sociale se sont multipliées et diversifiées[10] et, si elles ne s’expriment pas majoritairement sous la forme électorale, elles sont aujourd’hui présentes et actives sur de nombreux fronts, parmi lesquels l’environnement, l’égalité homme-femme, les droits des homosexuels, etc. En France, les recompositions des années 1990 ont conduit à l’émergence d’un « espace des mouvements sociaux » [11] différencié et multidimensionnel.

Devant l’échec prévisible du nouveau quinquennat, qui s’annonce pour l’essentiel comme un nouveau cycle de dégradation du bien-être économique et social et de hausse des inégalités, ces forces de résistance sont appelées à s’affirmer toujours plus, ce qui pourrait contribuer, cette fois, à un changement de climat idéologique plus prononcé.

[1] Julien Boelaert, Sébastien Michon, Étienne Ollion, Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France, Paris, Raisons d’agir, 2017.

[2] Voir par exemple : http://www.parismatch.com/Actu/Politique/Les-deputes-En-Marche-sont-ils-tous-ni-de-droite-ni-de-gauche . Voir également : http://www.lefigaro.fr/politique/2017/07/11/01002-20170711ARTFIG00202-luc-rouban-le-macronisme-est-une-extension-de-l-ideologie-manageriale-a-la-politique.php .

[3] http://www.liberation.fr/debats/2017/05/23/le-gouvernement-philippe-ou-l-esperanto-de-l-entreprise_1571742 ; http://www.lemonde.fr/gouvernement-philippe/article/2017/05/27/de-l-art-de-subtilement-equilibrer-les-cabinets-ministeriels_5134554_5129180.html ; https://www.mediapart.fr/journal/france/170717/matignon-elysee-ministeres-les-cabinets-verrouilles-du-nouveau-pouvoir.

[4] Voir François Denord, Paul Lagneau-Ymonet, « Les vieux habits de l’homme neuf », Le Monde diplomatique, mars 2017 : http://www.monde-diplomatique.fr/2017/03/DENORD/57249

[5] Voir notamment B.Amable, S.Palombarini, L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Paris, Raisons d’agir, 2017.

[6] Voir l’évaluation de l’OFCE : http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2017/pbrief25.pdf

[7] Voir Frédéric Lebaron, Le savant, le politique et la mondialisation, Bellecombe-en-Bauges, 2003.

[8] Les sondages sur la nouvelle « loi travail », emblématique du début de quinquennat, montrent un accueil pour le moins mitigé : http://www.liberation.fr/politiques/2017/06/29/la-loi-travail-sauce-macron-tiedement-accueillie_1580498 .

[9] C’est le cas de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne, et, plus récemment, de la France Insoumise en France, du Parti des Travailleurs de Belgique / PVDA, etc. Dans les pays anglo-saxons, la gauche socialiste retrouve des couleurs, comme le montrent les dynamiques politiques autour de Bernie Sanders (Etats-Unis) et Jeremy Corbyn (Grande-Bretagne).

[10] Voir les nombreux travaux sur le mouvement altermondialiste. Pour une synthèse récente: http://www.laviedesidees.fr/Breve-histoire-du-mouvement.html , sur les nouvelles conflictualités sociales dans le monde, en particulier les émeutes et protestations de toutes sortes : https://berthoalain.com/

[11] Sur cette notion, voir Lilian Mathieu, « L’espace des mouvements sociaux », Politix, nº 77, (1), 131-151, 2007.

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