Europe : refonte ou renforcement des politiques d’austérité concurrentielle ?

Par Frédéric Lebaron, chercheur en sciences sociales. Edito paru sur Cairn.info/revue-savoir-agir. 

Avec la victoire électorale d’Emmanuel Macron et la perspective, célébrée à l’avance par les grands médias, de celle d’Angela Merkel en Allemagne, toutes les conditions sont réunies pour que les promesses de changement, qui se sont traduites par l’éclosion depuis quelques années de multiples projets de refonte de la zone euro et de l’Union européenne, soient très rapidement oubliées.

Emmanuel Macron a annoncé une inflexion, tout en expliquant que celle-ci ne pourrait avoir lieu que si la France faisait enfin ses « Hausaufgaben » (« devoirs à la maison »),  en premier lieu la réforme libérale du code du travail tant attendue outre-Rhin et menée au pas de charge par le nouveau gouvernement, ainsi que la réduction du déficit budgétaire, imposée par les règles des Traités. Il s’agit donc, pour rendre possible des changements institutionnels, de prendre pour point de départ et pour condition le renforcement du cadre existant, constitué par des normes rigides en matière de déficit et par une pression structurelle à la libéralisation du marché du travail. Simultanément, sans doute alerté par le Brexit et par le score somme toute inquiétant du Front National à l’élection présidentielle française, le chef de l’Etat s’est emparé du thème des travailleurs détachés pour donner un peu de corps au projet affiché d’infléchir le fonctionnement de l’Union européenne dans un sens plus protecteur pour ses citoyens, en particulier en France.

Le contexte politico-économique et idéologique devrait se charger de dissoudre rapidement les quelques illusions encore entretenues par quelques acteurs institutionnels et commentateurs médiatiques qui confondent communication politique et renaissance flamboyante du projet européen.

Les pays de l’UE sont, tout d’abord, profondément divisés sur les finalités-mêmes de la construction européenne. Pour plusieurs pays du groupe dit « de Visegrad » (Pologne et Hongrie en tête), l’Europe doit avant tout maintenir son unité ethnico-religieuse face aux mouvements migratoires et renforcer la concurrence interne, y compris entre salariés, qui permet aux pays à bas coûts de production de trouver leur place dans la division internationale du travail. L’Euro, dans cette perspective, n’est pour ces pays qu’un outil (présent ou futur, selon les cas, et de moins en moins attractif) pour renforcer une intégration économique qui ne s’accompagnerait nullement de communauté politique ou a fortiori de modèle social partagé.

Ensuite, la crise de l’Euro n’est pas fondamentalement surmontée. Les déséquilibres internes à la zone continuent de défavoriser les pays les moins bien positionnés face à la concurrence internationale, comme l’Italie, l’Espagne ou la France, au profit notamment de l’Allemagne et de son « Hinterland » est-européen. Malgré des politiques d’austérité draconiennes, les « mauvais élèves » continuent de pâtir de leur intégration à un ensemble asymétrique, qui connaît lui-même dans son ensemble une faible dynamique économique, se traduisant par un repli très lent et inégal du chômage, une augmentation de la précarité et des inégalités. Mais rien n’indique la doctrine dominante en matière budgétaire et structurelle soit susceptible d’être remise en cause : les réformes concerneront au mieux le cadre de gouvernance mais non le contenu des politiques menées.

La conjoncture économique mondiale n’est pas extrêmement favorable à la « relance du rêve européen ». Ce sont, tout d’abord, la remontée de l’euro et la stabilisation du cours du pétrole qui refroidissent l’enthousiasme des commentateurs, lesquels s’extasiaient devant la perspective d’un « contre-choc » qui s’avère finalement plus que fragile. Les politiques monétaires expansionnistes qui continuent d’être appliquées par la BCE, de plus en plus contestées par certaines fractions du patronat, contribuent surtout à accroître l’endettement privé et à préparer les conditions d’une nouvelle crise financière : celle-ci pourrait aussi bien venir d’un gros accident de crédit affectant un ou plusieurs acteurs globaux (firme ou Etat), que d’un retournement financier massif entraîné par la remontée généralisée des taux d’intérêt. Quel que soit le mouvement à venir de la banque centrale, il conduit tôt ou tard à ce que les conjoncturistes et les financiers appellent une « correction »…

 

Cette correction de trajectoire pourrait clore un cycle post-Grande Dépression, qui a été particulièrement paradoxal. En effet, alors que certains espéraient voir arriver un « changement de paradigme » de politique économique en Europe, c’est plutôt le contraire qui s’est produit en Europe. Les règles internes à la zone euro ont été renforcées, les pays endettés ont subi de violents programmes d’austérité et de libéralisation qui ont fragilisé un peu plus les catégories populaires. Les inégalités de revenus et de patrimoine ont augmenté alors que les marchés financiers recommençaient à battre des records, dopés par les politiques généreuses (pour eux) des banques centrales. Les grandes entreprises ont continué à faire des profits importants, sans que cela se traduise par un redémarrage massif de l’investissement privé, au moment où l’investissement public faisait directement les frais de l’orthodoxie budgétaire. La position de l’Europe dans la compétition internationale ne s’est pas particulièrement améliorée, et sa fermeture croissante aux mouvements migratoires en fait plus que jamais une forteresse « assiégée » (se percevant telle), repliée sur elle-même.

Ainsi, les espoirs d’une nouvelle phase pour l’Europe semblent plus largement fondés sur des désirs et des biais idéologiques que sur l’analyse lucide des logiques structurelles qui conduisent aujourd’hui à la crise profonde  des sociétés européennes.

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