Déstabilisations

Par Frédéric Lebaron, chercheur en sciences sociales. Edito paru sur Cairn.info/revue-savoir-agir. 

Au moment où « l’affaire Benalla » défraie la chronique politico-médiatique française et remet en cause les fondements de l’autorité présidentielle, la conjoncture politique et économique mondiale se caractérise aussi par de fortes secousses.

 

L’ordre économique mondial de l’après-guerre, fondé sur la promotion du libre-échange,  est d’ores et déjà fermement contesté par la politique protectionniste impulsée par Donald Trump. Désormais, le lexique guerrier remplace l’invocation du « doux commerce », même chez des dirigeants européens pourtant rétifs à voir dans la mondialisation autre chose qu’une pacifique compétition aux bienfaits partagés.

La Chine apparaît désormais comme la puissance économique la plus fortement acquise à la montée des échanges internationaux. On voit aussi désormais que la notion-même de mondialisation est assez étroitement liée à l’émergence chinoise et que les Etats-Unis, en tant que puissance déclinante, ne sont pas parvenus à l’orienter suffisamment à leur avantage, depuis le rapprochement américano-chinois du début des années 1970. L’électorat de Donald Trump, victime de la désindustrialisation et de la montée des inégalités au profit de la finance et des nouvelles technologies, espère cependant que le « retour de l’Amérique » signifiera celui des emplois et des opportunités disparues, ce dont on peut légitimement douter.

Dans un contexte déjà marqué par les tensions avec la Russie, c’est tout l’équilibre de la géo-économie et de la géopolitique mondiales qui est en fait soumis à de potentiels bouleversements. Les Etats-Unis exigent brutalement de leurs partenaires de l’OTAN un engagement financier plus important en matière de défense et n’hésitent pas à prendre leurs distances avec l’Union européenne, voire à attiser ses divisions internes sur les questions migratoires; ils s’impliquent dans un processus inédit dans la péninsule coréenne, sans que les conditions qu’ils souhaitent imposer à la Corée-du-Nord soient particulièrement claires, et sans que le processus repose sur une forte coordination avec la Chine et la Corée-du-Sud, pourtant principaux acteurs régionaux. Ils se rapprochent ponctuellement de la Russie, en Syrie par exemple, tout en durcissant le ton face à l’Iran et en renforçant leur alliance stratégique avec Israël, dont la politique interne et externe est de plus en plus nettement inspirée par une idéologie ethnico-religieuse d’extrême-droite. En Amérique latine, ils bénéficient ponctuellement de la fin des principaux gouvernements de gauche, qui s’accompagne de l’apparition de régimes politiques post-démocratiques, en particulier au Brésil, et tentent de tirer profit de la crise vénézuélienne.

Loin de n’être qu’un ensemble d’épiphénomènes liés à la personnalité instable et imprévisible de Donald Trump, on peut au contraire voir dans ces récents événements des indices de l’intensification des contradictions internes au système politico-économique global.

La contradiction principale est aujourd’hui sans doute celle qui oppose deux visions de l’avenir de la coopération / concurrence entre la Chine émergente, qui promeut un monde polycentrique favorable à son ascension régulière, et les Etats-Unis, arcboutés sur leur domination unilatérale et asymétrique de la fin du vingtième siècle. Rarement changement d’hégémonie mondiale a été totalement pacifique, et l’on voit bien que les Etats-Unis ne laisseront pas leur rival s’imposer sans réaction, au risque de manifestations d’hostilité de plus en plus agressives et déstabilisatrices.

 

Les contradictions secondaires sont multiples et enchevêtrées. L’UE se disloque sur fond de crise migratoire et d’arrivée au pouvoir d’une droite de plus en plus « ethnico-identitaire », qui s’appuie sur un mélange d’autoritarisme et d’islamophobie pour s’imposer électoralement. L’unité européenne, surtout défensive et négative, se construit en premier lieu face à la Russie, mais même le fragile consensus anti-russe est aujourd’hui remis en cause, notamment avec le nouveau gouvernement italien. L’Amérique du Nord est soumise aux tensions entre des Etats-Unis protectionnistes et anti-immigration et un Canada resté « libéral ». L’Amérique latine voit l’arrivée d’un gouvernement de gauche au Mexique, au moment où les principaux Etats issus du reflux de la gauche tentent d’isoler le Venezuela, cela alors que Cuba continue sa transformation dans le sens d’un socialisme moins centralisé. Dans de nombreuses régions du monde, comme l’Asie du Sud, le monde arabe ou encore l’Afrique sub-saharienne, des gouvernements adoptent des politiques de gestion des populations autoritaires et discriminatoires, et nouent des alliances sans principes, avec les Etats-Unis, l’UE ou la Chine, en fonction de leurs intérêts immédiats.

 

Alors que l’illusion d’une France porteuse d’une conception humaniste et universaliste de l’avenir du monde s’est à peu près totalement dissipée, on peine malheureusement à voir apparaitre les dynamiques favorables à une prise de conscience globale des enjeux du moment : le dérèglement climatique en premier lieu, la gestion démocratique de sociétés traversées par des dynamiques multiples et contradictoires en second lieu et, pour finir, la création d’un monde plus égalitaire et inclusif, qui donnerait enfin un réel espoir aux « damnés de la terre ».

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