Combattre sur ses deux jambes, affronter les deux droites, le libéralisme et le nationalisme

Par David Garcia

Les résultats électoraux se succèdent autant en Europe que sur le continent américain et la tendance semble elle, non seulement mais se confirmer voire s’ancrer, s’arrimer durablement. Que ce soit lors des élections intermédiaires ou nationales, que nous pensions aux Etats-Unis, à l’Allemagne, au Brésil, en Suède, au Luxembourg. C’est un fait politique incontestable qu’il convient d’étudier comme tel pour mieux le combattre.

Deux remarques encore, l’abstention aussi est forte, partout ou presque, les pôles de résistance existent mais sont amoindris, divisés, aigris, désabusés ou déstabilisés.

On évoque les années Trente, on fait parfois des parallèles hasardeux mais le constat est bel et bien là. Il est indéniable que des similitudes de situation apparaissent avec les années de l’entre-deux-guerres : crise économique, misère sociale, pauvreté, inégalités. Et une même rengaine, c’est la faute à l’étranger, désigné par les partis nationalistes se revendiquant populistes ou souverainistes, pour habiller d’une légitimité populaire leur langage de haine.

Si on pousse l’analyse un peu plus loin, sur les causes structurelles, il apparaît que pour établir un parallèle juste avec les années Trente, ce n’est pas tant la crise économique en elle-même qui provoque des sentiments de rejet, de colère et de haine. Ce sont davantage les politiques publiques conduites par des gouvernements parés de progressisme et résolument ordo-libéraux qui mettent à mal la cohésion sociale.

Les systèmes de protection se parent d’une portée universaliste sans universalité des conditions d’accès et des moyens

 

Dans quelle mesure ? Les mêmes causes produisent les mêmes effets et c’est particulièrement bien relevé dans les livres de Umberto ECO et Ugo PALHETA, Reconnaître le fascisme et La Possibilité du fascisme. Les systèmes de protection sociale sont libéralisés et privatisés, leur financement étatisé, ce qui a pour conséquence que les gestions paritaires avec la participation des salariés disparaissent, que les services publics sont mutualisés et concentrés dans les centres de décision technocratiques, les grandes aires urbaines donc loin des aires périphériques et des zones rurales à l’abandon. Les systèmes de protection se parent d’une portée universaliste sans universalité des conditions d’accès et des moyens mis à disposition. Le travail est précarisé, les normes et les règles collectives abaissées, les syndicats dépouillés de leurs prérogatives, l’individu de plus en plus responsabilisé (avec son porte-monnaie) face aux risques sociaux. L’austérité budgétaire est la norme mondiale, particulièrement dans l’Union européenne. On attaque les pensions des retraité-e-s, on gèle les salaires des fonctionnaires, de plus en plus exposé-e-s, en dénaturant leurs missions (obligation de résultats quand le service public est censé se doter d’une obligation de moyens) et leurs statuts, précaires eux aussi de plus en plus. Toutes les formes de solidarité sont exposées aux affres de la dureté des temps. Ce d’autant que les lobbies de tous les secteurs ne se préoccupent pas de la nouvelle donne par rapport aux années de l’entre-deux-guerres, la catastrophe écologique. Elle est irréfutable et a des effets dévastateurs sur la faune et la flore, faisant grossir les rangs des migrant-e-s déjà nombreux en raison de l’instabilité des régions du monde.

Voici posé le cadre général. Pour rappeler que les politiques publiques qui n’ont que la gouvernance budgétaire comme horizon sapent tous les filets sociaux et provoquent un sentiment de ressentiment grandissant, même dans les pays nordiques de l’Europe, pourtant en tête de nombreux classements, que ce soient sur l’Education, la réduction des inégalités, la liberté de la presse, le respect des droits fondamentaux, le dialogue social…

C’est que les gens du milieu, les centristes, les libéraux qui ont été au pouvoir soit dans les formations dites de droite conservatrice, les formations libérales, les formations de centre gauche (ces dernières pourtant identifiées pendant la période de régulation keynésienne qui a suivi les accords de Breton-Woods en 1944 jusqu’au début des années 1970, comme ceux se réclamant de la social-démocratie) sont les moins attachées aux libertés publiques. Parce que tous les systèmes de régulation étatique, donc de protection sociale, de gestion paritaire faisant appel aux partenaires sociaux, avec des corps intermédiaires forts, tous ces systèmes freinent la liberté du Marché qui est la seule à laquelle sont véritablement attachés les libéraux, avec deux interventions étatiques qu’eux seuls concèdent : limiter drastiquement les déficits publics et la création monétaire pour juguler l’inflation. Il est aisé de comprendre donc que cette logique est aux antipodes d’une démocratie réelle et des politiques d’investissement. C’est pour cette raison que les libéraux ont toujours des tendances autoritaristes concernant les libertés publiques. Ce fait n’est pas nouveau et soit il précède l’arrivée de gouvernements autoritaires nationalistes, soit le gouvernement autoritaire arrive au pouvoir par les urnes ou les armes et sape les libertés publiques pour les mêmes raisons.

Ainsi, nous pourrions mieux comprendre que les gouvernements Daladier-Sarraut (1938-1939) qui ont liquidé l’héritage du Front populaire en dénaturant les Accords de Matignon du 7 juin 1936 et en édictant des décrets sur les étrangers indésirables aient préparé la mise en place, sans trop de difficultés, du régime de Vichy, aidée en cela par la mise à l’index du Parti communiste en France par le dernier gouvernement républicain de la IIIème République. Que nous nous tournions vers l’Allemagne de la République de Weimar et au fond nous constatons qu’élections après élections, le parti Nazi a progressé graduellement entre 1923 et 1933, jusqu’à son accession aux pouvoirs par les urnes, au fur et à mesure que les gouvernements libéraux au pouvoir prenaient des mesures d’austérité budgétaire et remettaient en cause le modèle de protection sociale bismarckien établi à la fin du XIXème siècle, dans un contexte soulignons-le de premières crises du capitalisme pourtant.

Mise au ban de tout ce qui ne serait pas la norme sociale

 

Et bien, nous pouvons aussi prendre le modèle du franquisme qui lui, est arrivé au pouvoir, comme les dictatures sud-américaines, au Brésil en 1964, au Pérou en 1954, en Argentine en 1976, au Chili en 1973, par des coups d’Etat, avec une démesure de forces brutales, attaquant les libertés publiques et remettant totalement en cause le droit des salarié-e-s, privatisant tous les secteurs de l’Economie par la libéralisation du marché intérieur, même en Espagne où la planification étatique est abandonnée à la fin des années 1950 pour ouvrir totalement le marché du Tourisme à la libre concurrence.

Or, qu’en est-il aujourd’hui ? Rien de plus, rien de moins, si ce n’est une financiarisation décuplée par les forces du Marché surmultipliées par les algorithmes informatiques qui provoquent un saccage social, creusent les inégalités, spécialement entre les riches et les pauvres à l’intérieur des Etats, déstructurent les services publics et affaiblissent les cohésions sociales. Une constante également, tous les régimes autoritaires, toutes les droites nationalistes développent une rhétorique identique, la mise au ban de tout ce qui ne serait pas la norme sociale, le pauvre, l’étranger, le migrant, la femme, le journaliste, le militant de gauche ou écologiste, les animaux, toutes les entités qui préfèrent à l’ordre libéral la démocratie réelle et le partage des communs.

La France et l’Europe suivent une pente similaire depuis la fin des années cinquante. Les forces obscures du nationalisme se sont rapidement reconstituées. Sur des bases nouvelles, celles du délitement des empires coloniaux dans des guerres atroces et particulièrement meurtrières. Ainsi, après Jeune Nation (1954) est venu Occident (1964) en France (remarquons la sémantique, Occident contre Orient, base essentialiste du choc des civilisations), officine d’ultra-droite qui formera beaucoup des cadres de la droite libérale, Gérard Longuet, Alain Madelin, Patrick Devedjian et tant d’autres recyclés à partir des années 1970 dans l’Institut Supérieur du Travail (IST) d’Hervé Novelli.

Dans la même séquence, l’extrême droite délaissait en arrière-plan les rhétoriques antisémites pour axer son discours de haine sur les Nords africains, ennemis vainqueurs des guerres coloniales. De force paramilitaire brutale avec l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) créée en 1960 à Madrid (sous l’égide de généraux franquistes), nous sommes passés à la création du Groupe Union Défense (GUD) en 1969 et au Front national (1972) se revendiquant mener le combat national contre l’ennemi intérieur, entendons celui qui a gagné la guerre coloniale et vient voler le travail et le pain des Français (typiquement le leader du Front national n’est rien d’autre qu’un ancien des guerres coloniales, en Indochine et en Algérie), dont ceux « meurtris » d’avoir abandonnés « l’Algérie heureuse », les pieds noirs. Cette rhétorique est d’autant plus virulente dans les régions du Midi de la France, terre d’accueil privilégiée de ceux débarqués du Maghreb avec familles et bagages. Le Sud a recréé une société mythifiée dans laquelle le nord-africain est astreint au code de l’indigénat, il est un citoyen de seconde zone, affublée de tous les maux (mots) et responsables de la décomposition de la société française, c’est le discours lénifiant, ambiant, sournois et provocateur porté par tous ces pamphlétaires de la haine et du repli identitaire, les mêmes qui taxent les autres (homosexuels, transgenres, immigrés, musulmans, féministes…) de communautaristes. Comme si la communauté pied-noir n’existait pas et n’avait pas recréée des structures de solidarité infra-familiales impénétrables. Les Nostalgiques de l’Algérie française s’allient naturellement avec ceux nostalgiques d’un état libéral sans contrainte, les héritiers des Guizot, Polignac, Thiers (qui ont lancé férocement la conquête coloniale et ont présidé à sa destinée de domination métropolitaine dans le Droit, le code de l’indigénat et les faits, conquêtes militaires et colonisations des terres) qu’ils sont si peu attachés aux libertés publiques et si fortement attachés à la liberté entrepreneuriale que nous retrouvions dans les colonies.

Tout se met en place pour que les nationalistes arrivent à nouveau au pouvoir par les urnes

 

Extrapolons cela à l’Europe, qui ne fait pas son deuil de ses empires coloniaux et on comprendra alors sans peine, que ces discours offrent un cadre de pensée simpliste, idéalisée, proposant de retrouver un âge d’or (lequel ?), obnubilé par le déclassement d’un contient vieux (Vieux Continent) démographiquement, donc conservateurs et peu enclins à miser sur une jeunesse oubliée et sacrifiée sur tous les autels, budgétaires et identitaires. On thésaurise, on épargne, on n’investit surtout pas et encore moins dans l’avenir, la transition écologique. On préserve son modèle consumériste, on protège les fonds de pension, on se garde de tout déficit public pour préserver son pouvoir d’achat. Quoi de plus étonnant alors de voir les scores électoraux du Front national grimpaient en même temps que s’est désagrégé le modèle de protection sociale et que les mesures d’atteinte aux libertés publiques ont été prises par tous les libéraux des centres gauches et droites jusqu’à leur alliance objective dans un grand parti (LREM) qui a déjà existé plusieurs fois par le passé. Pensons au Marais ou à la Plaine de 1794, libéralisant totalement l’économie, exposant les plus faibles décapités de leurs chefs révolutionnaires (Richard Cobb, La Mort est dans Paris) et césarisant peu à peu le pouvoir entre les mains d’un seul, un monarque dictateur. Pensons aux libéraux du parti de l’Ordre (l’Ordre et la Sécurité, celle de du droit inviolable de la propriété privée) d’après 1830 offrants à nouveau le pouvoir à un autre dictateur, pour un autre empire et enfin à ceux de la IIIème République se précipitant dans les bras d’un très vieux maréchal.

En France, tout se met en place pour que les nationalistes arrivent à nouveau au pouvoir par les urnes ou le vote (Pétain a fait voter les pleins pouvoirs par une Assemblée démocratiquement élue qui le lui a remis) ce d’autant que le gouvernement en place parachève une œuvre entamée en 1974 avec Giscard, Barre, l’UDF (Union pour la démocratie française, quelle trouvaille sémantique !) et le premier modernisme libéral proclamé comme tel. Une gauche unie autour d’un programme et crédible dans son investissement avait freiné un temps, très courts cette possibilité et ces essentialismes, libéraux et nationalistes. Il convient de comprendre l’urgence d’un programme solide, d’une mise en mouvement réel de la démocratie populaire sans faire aucune part au fascisme. Les révolutionnaires espagnols de 1936 n’avaient pas transigé entre la lutte pour le partage des terres avec l’expropriation des grands propriétaires et la lutte contre les franquistes. Ils étaient armés de culture lors des cours du soir après la bataille autant que militairement pour défendre la fraternité démocratique dans l’égalité.

Sans anachronisme d’aucune sorte et pour finir avec les parallèles qui n’ont que peu de sens c’est par la défense de la démocratie réelle, la participation fraternelle de toutes et tous, à la cohésion sociale garante de l’égalité citoyenne, en posant que nous sommes garants des mêmes droits et devoirs entre toutes et tous, envers nous-mêmes et envers la Terre et tous ces habitant-e-s. Que chaque vie, animale, humaine, végétale fait partie d’un tout dont nous avons toutes et tous collectivement à prendre soin. En inventant les nouvelles formes de solidarité sociale et économique qui fasse vivre la démocratie dans les communs, l’eau, l’air, l’accès aux matières premières, leur manifestation dans la distribution des espaces de vie collective, en reprenant le chemin de l’éducation populaire par le combat contre les pamphlétaires de haine. En acceptant l’idée que tous les groupes humains qui composent la réalité nationale ont des histoires propres que nous devons reconnaître, apprendre et inculquer.

Ce raisonnement d’un nouveau possible pour le progrès social a fait partie d’un socle collectif partagé lors de l’élaboration de l’Avenir en commun. Il est indispensable de continuer à nourrir en matériaux culturels, intellectuels, éducatifs, pédagogiques cette élaboration qui ne peut être qu’évolutive, transgénérationnelle, transgenre féminin et masculin, intra partisane et construite à partir de la mémoire et de la conscience propre à chaque groupe d’individus faisant société. Pour que pas une marge, un interstice ne puisse laisser prise à cette maladie infantile du libéralisme, le fascisme, il faut combattre les deux, sur le versant social, économique et des libertés publiques le premier, sur le versant social, économique, des libertés publiques et identitaire le deuxième, comme les deux faces d’un même miroir déformant.

 

David Garcia (42 ans) a été en responsabilité dans les instances du Parti de Gauche 34 et de la France insoumise sur le Biterrois. Il est infirmier et militant syndical chez Sud Santé Sociaux après un mandat de délégué syndical et représentant du personnel dans une clinique privée à Béziers (34). Il a été le requérant individuel pour la Ligue des Droits de l’Homme (34) dans son procès contre l’installation de la crèche de Noël installée par Robert Ménard dans la mairie de Béziers, gagné en appel devant la Cour administrative d’appel à Marseille en 2017 et confirmée devant la Cour de Cassation la même année. Il a réalisé les deux expositions « L’œuvre réformatrice de la Seconde république espagnole : réalisations et héritages » et « Migrations d’Espagne et du Portugal, quatre traits majeurs : colonisations, expulsions, peuplements et exils » en 2011 et 2012. Il vit actuellement à Toulouse (31).

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